samedi 6 avril 2019

Entre Wajdi Mouawad et Ghassan Kanafani!


                     Une scène de la pièce : Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad
Par: Adam Mira 
La Palestine vit le colonialisme de peuplement, le conflit palestino-israélien est très connu dans le monde à cause de sa situation délicate liée à la création d’Israël en 1948 en Palestine par et avec le soutien occidental. Certes, la cause palestinienne est abordée par des écrivains de toutes nationalités, avec un regard et une vision qui demeurent très souvent corrélés à l’atmosphère et l’expérience de la personne qui traite cette cause créée par l’occident. En effet, deux hommes de différentes époques, de différentes atmosphères culturelles, de différents parcours, de différents regards et visions envers la Palestine, traitent la cause palestinienne selon leur expérience. Un sujet compliqué et facile en même temps, ils l’abordent avec beaucoup de délicatesses afin de faire passer leur message, l’un selon une idée pro-occidentale et l’autre c’est celle d’un palestinien refugié qui prêche la violence pour la libération de sa patrie trois fois saintes.  
Ghassan Kanafani, un réfugié palestinien, consacre ses écritures à la peine des réfugiés palestiniens, à leur rêve de retourner à leur pays natal et aussi à l’idée de : la violence révolutionnaire qui oriente les réfugiés vers le chemin de la liberté, de la délivrance et de l’émancipation par rapport à la colonisation.
En revanche, Wajdi Mouawad, un émigré libanais au Canada, rédige certains de ces écrits sur la cause palestinienne, avec un peu d’imagination et une vision pro-occidentale, il ajoute sa touche en tant qu’artiste afin de montrer à sa façon la complexité de cette relation entre Palestiniens et Juifs sans apporter une solution concrète pour résoudre ce conflit. Celui-ci est corrélé au passé, un passé plein d’histoires et d’anecdotes, de douleurs, de malheurs et de joies.  Deux peuples sémites coincés et prisonniers du passé. D’ailleurs, le passé est-il une torche pour illuminer le chemin de l’avenir ? Ou peut-être est-il utilisé en tant que justification pour coloniser un autre peuple ? Ou encore est-il un moyen afin de rester fidèle à une patrie qui se transforme alors qu’on en efface jour après jour sa véritable identité ?
Pour Kanafani, la violence est l’ultime chemin pour s’émanciper, cependant, la continuité de la souffrance de deux peuples sémites est l’idée présentée par Mouawad.  Chacun des deux présente sa vision et son regard sur le sujet.
A l’instar de ce qui est écrit ci-dessus, cette recherche se concentre sur la comparaison entre les deux auteurs à travers leurs écritures. Deux ouvrages, une nouvelle intitulée Retour à Haïfa de Kanafani et une pièce de théâtre nommé Tous des oiseaux de Mouawad, traitent de la cause palestinienne présentée par une histoire traitée par chacun des deux selon son expérience et sa vision. La similitude et la divergence sont des concepts humains qui sont aussi communs entre les écrivains, bien que les deux soient de la même origine : arabe, ils portent différentes nationalités et différentes visions. 

Justification  

Le choix de ce sujet est très important, car la colonisation de peuplement en Palestine est un sujet délicat depuis la création d’Israël en 1948. Certes, le conflit entre les autochtones palestiniens et les juifs sionistes continue et est omniprésent sur la scène politique internationale. D’ailleurs, de nombreux philosophes et écrivains de différentes origines et nationalités, incluant des arabes, et de pensées diverses préposent une solution. En ce sens, étudier ce sujet est capital afin de mettre la lumière sur les idées proposées.

Définition 

Avant d’entamer cette recherche, il est recommandé de définir certains termes.
Les autochtones : les peuples autochtones sont les habitants dans une contrée limité qui pratiquent leur vie, leur culture et leur mode de vie avant l’arrivée d’une population qui est différente. Ce dernier devient par la suite le maître dominant qui finalement est celui qui définit les peuples autochtones, car sans lui ces derniers ne seraient pas indigènes. (Nations Unies 2007)   
 Le colonialisme de peuplement : est un processus basé sur trois piliers :
L’invasion est une composition, une structure, une série de manœuvres et d’évènements permettant à l’envahisseur de rester interminablement, c'est-à-dire, le colon n’a pas l’intention de repartir, au contraire son but est de se transcender, de dépasser et de s’élever au-dessus de tous. L’occupant se sert de tous les moyens pour réaliser son projet afin de rester, de décimer le colonisé, d’exploiter ses richesses et d’inventer une nouvelle histoire, de créer des mythes et d’effacer le passer en vue de le remplacer par de nouvelles anecdotes et de nouvelles fables. Le colon cherche le moment fatidique afin de devenir le nouveau maître, sa virulence se cache derrière un masque d’être quelqu’un qui cherche la paix. (Zertal 2013)
              Sionisme : « mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l'exil et la dispersion. Provoqué au XIXème siècle par l'antisémitisme russe et polonais, activé par l'affaire Dreyfus, et qui, visant à l'instauration d'un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l'État d'Israël. » (CNRTL 2010)

Kanafani et Mouawad

Ghassan Kanafani (1936-1972) est un écrivain qui a brandi sa plume comme une arme afin de défendre sa cause, celle de son pays, la Palestine. Il a été assassiné par le Mossad israélien pour ses écrits. Il était le porte-parole du mouvement palestinien de tendance extrême gauche Le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), cette mouvance ayant pour devise : « La violence révolutionnaire est le seul chemin pour libérer la Palestine. »  (Kanafani 1977, 31)                   
La nouvelle Retour à Haïfa raconte l’histoire d’un couple palestinien (Saïd et Safia) qui regagne son pays la Palestine colonisée après deux défaites de 1948 et de 1967. Le lendemain de cette dernière, c’est le moment pour le couple de retourner à leur ville natale pour récupérer l’enfant oublié pendant sa fuite précipitée vingt ans auparavant. À l’arrivée du couple à la maison abandonnée, une famille juive l’occupe, elle a adopté aussi l’enfant oublié Khaldoun qui a pris son nouveau patronyme Dov et qui sert dans l’armée israélienne. La rencontre déchirante entre les parents et leur fils tourne très mal, par conséquent, le père décide de prendre son sort en main par la violence.
Wajdi Mouawad, né en 1968, quitte le Liban avec sa famille en 1977 pour la France à cause de la guerre civile qui secoue son pays depuis 2 ans. En 1983, sa famille émigre au Canada où Wajdi grandit, étudie le théâtre et en sort diplômé en 1991. Il devient : acteur, metteur en scène, traducteur et dramaturge. « C'est un dramaturge et un metteur en scène multiculturel dont l'œuvre dramatique est reconnue pour son influence morale. » (Garebian 2015)  
La pièce de théâtre Tous des oiseaux raconte l’amour entre Wahida et Eitan, un amour qui devient un cauchemar après la découverte de la vérité sur l’histoire de l’amoureux lorsque celui-ci est transporté à l’hôpital après un attentat sur le pont Allenby joignant la Jordanie et Palestine/Israël. Pendant qu’Eitan est hospitalisé, sa famille (ses parents et ses grands-parents) se rendent à l’hôpital où la vérité éclate, Eitan est le fils d’un palestinien volé pendant la guerre de 1967. Bien qu’il soit juif, le protagoniste prend une décision majeure à la dernière page de cette pièce.
Les deux hommes, Kanafani et Mouawad, ont quitté leur pays natal, mais la différence entre les deux est immense, car le premier a été obligé de fuir son pays à cause d’une décision internationale de donner la Palestine à un autre peuple…... Un exil forcé pour les autochtones palestiniens. Le philosophe français Michel Agier conclut cette situation : 
« L’exode dans la guerre n’est pas la simple migration d’un lieu à un autre. Mieux vaudrait dire d’emblée que les réfugiés ne sont pas des migrants. Non seulement ils n’ont pas choisi d’être mobiles, mais en outre leur exil prolonge les violences, les massacres et les peurs qui l’ont provoqué et qui ont redéfini leur identité le plus intime. » (Agier 2002, 47)

En revanche, Mouawad a quitté son pays de son gré avec sa famille à cause de la guerre civile libanaise. La famille Mouawad opte pour un choix, celui de partir et de construire une nouvelle vie ailleurs, elle possède les moyens pour réaliser son souhait qui est le contraire d’un réfugié qui fuit son pays sous les bombardements et la menace d’être tué sans avoir d’autre choix ou moyen.
Après avoir mentionné la différence entre la situation de chaque auteur, l’étude opère une micro-lecture des deux ouvrages en comparant leur style, leur écriture et surtout leur vision envers le conflit entre Palestiniens et juifs sionistes.                                            

Les titres des deux ouvrages

À partir des titres des deux ouvrages, les auteurs veulent passer un message.  
Kanafani un homme brisé, voire mélancolique, qui a vécu la guerre de 1948, raconte son passé malheureux à travers le vécu d’un couple voulant regagner sa maison abandonnée et son fils oublié dans la hâte de l’exode forcé. En revanche, Mouawad veut raconter l’histoire compliquée entre les palestiniens et les juifs à travers une relation amoureuse, un regard romantique qui essaie d’expliquer la souffrance vécue des deux côtés.  
Certes, Kanafani choisit le mot Retour en tant qu’évidence, c’est quelqu’un qui regagne sa ville natale après un certain temps d’absence. Il est à noter que le retour en Palestine est interdit aux palestiniens par les nouveaux maîtres du pays, pourtant le premier gouvernement israélien formé en 1948 déclare la loi du retour aux juifs, un décret autorise les juifs qui se trouvent dans les quatre coins du monde d’avoir une place en Israël et de devenir citoyens à part entière. Par ailleurs, le 11 décembre 1948, les Nations Unies adaptent la résolution 194 qui accorde le droit du retour aux Palestiniens expulsés afin de retourner dans leur pays qui est devenu Israël, la résolution n’est absolument pas respectée par l’État hébreu. (Reinhart 2003)
Quant à Mouawad, il emploie le mot oiseau, d’ailleurs la pièce contient quatre chapitres avec différents adjectifs qui définissent le mot oiseau : oiseau de beauté, oiseau de hasard, oiseau de malheur et oiseau amphibie. De toute évidence, l’oiseau est un symbole pour les émigrés, ceux-ci retournent dans leurs pays après un certain temps. Mouawad, étant arabe, comprend parfaitement la signification de cette métaphore très présente dans la littérature arabe. En effet, le mot oiseau fait partie de la mémoire palestinienne, car ce volatile retourne chaque année à l’emplacement de sa naissance en faisant un long voyage, en traversant des océans et des mers pour atteindre son lieu d’ancrage. Mouawad écrit :
« Les oiseaux vont et viennent de chaque côté de ce mur, quand ils sont là-bas, ils sont là-bas, quand ils sont ici, ils sont ici. Qui serait dire le contraire ? il existe pourtant des oiseaux quantiques, à la fois là-bas et ici, apparus comme nous à l’instant du Big Bang, et qui volent toujours au midi des deux mers. » (Mouawad 2018, 72)
  
C’est exactement ce que vit le palestinien qui attend impatiemment le jour de son retour sur sa terre.  Par ailleurs, l’opération nommé opération de Mouette, en 1979, est l’échange des prisonniers palestiniens contre un soldat israélien. Le mouvement Front populaire de libération de la Palestine Commandement-général (FPLP) utilise le mot Mouette pour nommer l’opération d’échange, cette métaphore explique le retour des captifs à leurs familles, c’est les oiseaux palestiniens qui regagnent leur proches après un certain temps en captivité. (FPLP 2015)  

Style commun

Mouawad et Kanafani emploient dans leurs écritures des phrase courtes et complètes. Dès le début, ils formulent leurs paroles de façon claire et directe. Les phrases en général sont courtes et distinctes, il n’y a pas de points de suspensions, mais au contraire une série de phrases enchaînées. On y retrouve la subordonnée, des phrases complètes qui contiennent le prédicat, les déterminants et le complément.
Kanafani écrit : « Sa femme fit le tour et resta à son côté, mais elle n’avait pas autant d’assurance. Il lui prit le bras et l’aida à traverser la rue, le trottoir, le portail vert en fer, l’escalier. » (Kanafani 1997, 98)

Aussi Mouawad écrit : « …Depuis que je viens ici, dans cette immense bibliothèque, de cette immense université, de cette immense ville, je n’ai pas cessé de trouver ce livre sur les tables où je m’installais au hasard, sans jamais, jamais rencontrer la personne qui l’empruntait. » (Mouawad 2018, 09)

La ponctuation de ces deux passages ci-dessus, en général dans les deux textes, est constituée de phrases courtes qui montrent la volonté des deux auteurs de s’exprimer de façon directe et de faire passer leurs messages sans susciter la moindre ambiguïté. Les deux auteurs, pour narrer la souvenance, procèdent par la technique du Flash-back. Le narrateur dans le texte Retour à Haïfa fait des retours pour raconter l’évènement de la perte de Haïfa et aussi la perte de Khaldoun, ce malheur qui évoque l’occupation de la ville palestinienne perdue et la sortie de ses habitants dont Saïd et sa femme Safia font partie. (Akaïchi 2005, 238-239)   
« Mercredi 21 avril 1948, au matin. Haïfa ne soupçonnait rien encore, même si une tension confuse régnait. Le bombardement vint de l’est, des hauteurs du mont Carmel. Les tirs de mortier commencèrent à siffler au-dessus du centre-ville, en direction des quartiers arabes.
Tout ce qu’il savait, c’est que les Anglais contrôlaient toujours la ville…. Combien de temps s’écoula avant qu’elle (Safia) se rappelle que le petit Khaldoun était resté dans son lit, à Al-Hallisa ? » (Kanafani 1997, 90-92)

Durant la narration, le passé se mélange avec le présent, voire avec la pensée et l’esprit de Saïd qui ne s’arrête pas de s’interroger sur l’évènement de sa fuite avec Safia 20 ans auparavant. Pendant le trajet du retour, Saïd se rappelle les moments de son passé et le moment présent dans sa voiture avec sa femme avant d’atteindre sa maison abandonnée et son fils oublié.
« C’est à cet instant que la pensée du petit Khaldoun le saisit, son fils qui, ce même jour, atteignait son cinquième mois ; une sourde angoisse l’envahit. Aujourd’hui encore que vingt ans le séparassent de ce jour-là, c’était l’unique chose dont le goût persistait dans sa bouche. » (Kanafani 1997, 90)

Par ailleurs, Mouawad emploie le dialogue pour raconter l’histoire du passé, pour expliquer comment l’enfant palestinien est arrivé à la famille juive. Nonobstant, Kanafani écrit une nouvelle, il emploie le monologue en proses pour raconter son histoire, l’histoire de son peuple, de sa famille et de lui-même. Par contre, Mouawad écrit une pièce de théâtre, c’est le dialogue qui explique l’évènement. C’est l’aveu direct du grand-père à son neveu qui amène ce dernier à comprendre sa vérité, à saisir sa vraie identité.
« Eitan : Tu es devenu fou ?
Etgar : Non, mon petit, je ne suis pas devenu fou, je l’ai été ! Il faut être fou pour faire ce que j’ai fait ! Voler un enfant palestinien est une folie pour tout Israélien !  Il faut être fêlé pour voler en 1967 un enfant arabe quand l’Arabe est l’ennemi ! Pourquoi en pleine guerre un soldat ferait une pareille chose ? Il faut comprendre : je ne t’ai pas trouvé dans la ouate et le coton, je t’ai trouvé dans l’odeur de la mort et ma vie aussitôt est devenue un mensonge immense ! ... » (Mouawad 2018,78)

Le moment de bascule et de confusion : le colonisé en face de sa vérité

La rencontre entre Saïd et sa femme avec leur fils oublié Khaldoun/Dov est le moment décisif de cette nouvelle où tout a basculé. Chacun des deux est en face d’une nouvelle vérité, une constance inimaginable. Cependant, il faut trancher, il faut prendre une décision, avoir une opinion, une réaction, un quelque chose.
« Quand j’ai su que vous étiez arabes, je n’ai pas arrêté de me demander : Comment un père et une mère peuvent-ils abandonner leur fils de cinq mois et s’enfuir ?» et ajoute-t-il « Je suis ici, cette femme est ma mère ; vous deux, je ne vous connais pas et je ne ressens pour vous aucun sentiment particulier. » (Kanafani 1997, 120)

Dov dans ce passage parle à travers sa pensée reçue par sa famille adoptive juive, il raconte simplement ce que le colonisateur pense, en sus de refuser d’être un colonisé bien qu’il le soit. 
 D’ailleurs, le colonisateur possède un stéréotype, un cliché envers le colonisé, pour lui le colonisé est une personne irresponsable, paresseuse, incapable de protéger et se protéger, voire qui ne mérite pas ce qu’il possède. Albert Memmi décrit très bien cette situation : « …Rien ne pourrait mieux justifier le dénuement du colonisé que son oisiveté. » (Memmi 1985, 99)
Memmi ajoute : « … Le colonisé, quelque fonction qu’il assume, quelque zèle qu’il y déploie, ne serait jamais autre que paresseux. » (Memmi 1985, 100)

Memmi tranche : « … Le colonisé est un arriéré pervers, aux instincts mauvais, voleur, un peu sadique, …, il faut bien se défendre contre les dangereuses sottises d’un irresponsable ; et aussi, souci méritoire, le défendre contre lui-même !» (Memmi 1985, 102)

La même pensée traverse le cerveau de l’enfant volé dans la pièce de Mouawad, celui-là insiste sur un point que dans toutes les cultures, le cliché envers le colonisé reste incorrigible. Il ne faut pas oublier que le Nouveau Monde est une colonisation de peuplement et c’est là où Mouawad a grandi.  
« David. Je ne voudrais pas être Palestinien aujourd’hui. C’est un peuple qui n’a plus de peuple que sa part animale. Des bêtes, des meutes, des assassins. …. Ils (les Palestiniens) ne sont que les criminels, ils exhibent les cadavres de leurs enfants, les larmes de leurs femmes et nous accusent, nous, de les exterminer. … Cette terre est à nous, on va le leur rappeler. Les Arabes, il faut leur rappeler leurs origines, il faut les déplacer jusqu’aux Arabes, ils venaient du désert il faut les rendre au désert. » (Mouawad 2018,70)

Les deux écrivains expliquent à travers leurs écritures que le cliché, le préjugé demeurent éternels, il est impossible d’être positif. Le colonisé qui a été vaincu, il ne sera respecté que le jour où il vaincra et prendra son sort en main.
En effet, à la fin des deux ouvrages, cette étude distingue deux visions, deux regards différents envers la réaction face à la vérité découverte par Dov ou Eitan.
Kanafani a résolu la situation, il s’adresse à son fils biologique Khaldoun/Dov : « Vous pouvez rester chez nous provisoirement ; mais seule une guerre pourra régler le problème. » (Kanafani 1997, 126)
Pendant le voyage du retour, Saïd s’est tu longtemps avant d’avouer à sa femme son souhait que son fils cadet Khalid rejoigne la résistance palestinienne : « Je souhaite que Khalid soit parti…pendant notre absence. » (Kanafani 1997, 127)
La décolonisation est un acte lucide afin que le colonisé reprenne sa liberté, récupère son honneur et sa dignité, ce geste crée un être à nouveau libre et qui tient son sort entre ses mains. Frantz Fanon dit :
« La décolonisation ne passe jamais inaperçue, car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’in-essentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’histoire. Elle introduit dans l’être un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité. La décolonisation est véritablement la création d’hommes nouveaux. » (Fanon 2002, 40)

La seule voie afin d’être émancipé et libre c’est la violence, et pour former une société, un État, un pays, la violence est le seul chemin. Fanon continue :
« …Les fameux échelons qui définissent une société organisée, ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris bien sûr, la violence. » (Fanon 2002, 46)

 Puis, il ajoute :
 « Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence, …, il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue. » (Fanon 2002, 46)

Kanafani partage l’idée de violence avec Frantz Fanon, les deux proviennent d’une seule école, le militantisme pour une cause révolutionnaire, Fanon a lutté jusqu’au dernier souffle de sa vie pour la Révolution algérienne qui a vaincu la France un an après sa mort, et Kanafani aussi a perdu la vie à cause de ses idées révolutionnaires afin de libérer son pays par la violence. Par contre, Mouawad prêche une nouvelle vision, il traite la vérité palestinienne, la vérité de ce conflit entre deux peuples sémites, par une vision qui reste vague et confuse. Mouawad écrit :
« Eitan. … Papa je me penche vers ta tombe comme on se penche vers la mer immense, …, Que la mer se sépare, que le vent se lève et que les oiseaux t’emportent. Adieu, mon père, adieu. Je vivrai ma vie et elle sera ce qu’elle sera, entière, brûlante, mais au seuil de ta mort, je te fais cette promesse : tant que dans le carnage se tresseront tes deux prénoms, tant que dans le sang s’opposeront leurs langues, moi Eitan, héritier, fils de Norah er de David, petit-fils de Leah er d’Etgar, héritier de deux peuples qui se déchirent, je ne me consolerai pas, je ne me consolerai pas, je ne me consolerai pas, je ne me consolerai pas. » (Mouawad 2018, 87)

Eitan est le fils d’un palestinien qui a été volé, puis nommé David s’est suicidé lorsqu’il a appris ses origines palestiniennes. Malgré cela, Eitan opte pour rester juif, c’est exactement le même choix de Khaldoun/Dov dans la nouvelle de Kanafani. Cependant, la différence entre les deux est que Kanafani prend son destin en mains, en revanche, Mouawad exprime ses convictions dans la pièce à travers Eitan qui reste déchiré entre les deux peuples, sans prendre une décision claire ce qui le maintien dans un désarroi perpétuel. La souffrance est ce que connait parfaitement bien ces deux peuples sémites depuis très longtemps.

Conclusion 

En somme, si Mouawad était resté au Liban et avait grandi dans la guerre civile, il aurait probablement eu la même idée de finir sa pièce Tous des oiseaux. Et, si Kanafani avait fui son pays pour vivre au Canada, il aurait peut-être écrit sa nouvelle Retour à Haïfa et l’aurait finie par sa vision de violence. Toutes ses hypothèses sont possibles, car l’atmosphère vécue est celle qui produit l’être. Cependant, cette hypothèse reste discutable. En effet, avec la nouvelle technologie de communication tout a basculé, la mondialisation change la donne, cependant, il ne s’agit là que d’une hypothèse. Kanafani est mort assassiné à cause de sa plume tranchante, Mouawad reprend le flambeau et défend à sa façon une cause où le colonialisme de peuplement continue.                                                 A.M

Bibliographie

Livres 
Agier, Michel. 2002.Aux bords du monde, les réfugiés. Paris : Édit. Flammarion.
Akaïchi, Mourida. 2005. Un théâtre de voyage. Dix romans de Mohamed Dib et
            Gassan Kanafani. Paris : L’Harmattan.
Memmi, Albert. 1985.Portrait du colonisé, portrait du colonisateur. Paris : Gallimard.
Fanon, Frantz. 2002. Les damnés de la terre. Paris : La Découverte & Syros.
Kanafani, Ghassan. 1997. Retour à Haïfa et autres nouvelles, Trad. Jocelyne &
            Abdellatif Laâbi. France (Arles) : Actes sud.
Kanafani, Ghassan. 1977. Des hommes dans le soleil, Trad. Michel Seurat. Paris : Édit.
            Sindbad.
Mouawad, Wajdi. 2018. Tous des oiseaux. Montréal : Leméac/Acte Sud.
Reinhart. Tanya.2003. Détruire la Palestine. Les plans à long terme des faucons
             israéliens. Montréal : Écosociété.
Roy, Raoul. 1977. Marxisme : mépris des peuples colonisés ? Montréal : Éditions du
             Franc-Canada.
Zertal, Idith. 2013. Les seigneurs de la terre : histoire de la colonisation israélienne
              des Territoires occupés. Paris : Éditions du Seuil.

Site Web
Garebian, Keith Garebian. 2015. « Wajdi Mouawad ». En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/wajdi-mouawad (Page consultée le 21 mars 2019)
Le site officiel de FPLP. 2015. En ligne : http://alnorasnews.com/news/?p=363 (Page consultée le 21 mars 2019)
Le site officiel de l’ONU. 2007. 
Le site officiel de centre national de ressources textuelle et lexicales. 2012.  http://www.cnrtl.fr/definition/sionisme (Page consulté le 24 mars 2019)

mercredi 27 mars 2019

Retour à Haïfa entre Kanafani et Fanon



Le martinais, Frantz Fanon, prêche la violence comme un seul chemin pour s’émanciper, se délivrer, se libérer et se décoloniser. Dans la même voie, le palestinien, Ghassan Kanafani, prétend la violence pour libérer son pays natal. En sus du film basant sur une des nouvelles de Kanafani incarnant l’histoire et passe un message clair, celui de la violence révolutionnaire comme une seule voie à la liberté.
Par : Adam Mira
La nouvelle Retour à Haïfa de Kanafani, dès sa sortie en 1972 a fait beaucoup de bruits dans le monde arabe, elle débouche sur un film et une série de 25 épisodes portant le même titre afin d’immortaliser ce texte qui est l’histoire de tous les palestiniens réfugiés rêvés le retour à leur patrie.
Chaque rencontre entre colonisé et colonisateur est violent, agressive et accrocheuse, car le premier veut éliminer le deuxième en dessein de fonder une nouvelle nation, une nouvelle société et inventer un nouveau récit raconté par les générations à venir.
En ce sens, cette étude va répondre aux questions suivantes : la violence est-elle la seule voie pour s’émanciper ? Le film est-il fidèle à la nouvelle ?  Fanon et Kanafani sont-ils de la même école pour qu’ils prêchent la violence ?
En effet, cette recherche essaie de répondre à ces trois interrogations afin d’éclaircir et de mettre la lumière sur le cas qui amène certaines personnes à la violence, certaines productions qui font éloge à la force.

Justification    

Le choix de ce sujet est très important, car Kanafani est un écrivain incontournable dans la littérature palestinienne, voire la littérature arabe. Un personnage qui a lutté par sa plume pour expliquer la situation des milliers de réfugiés palestiniens rêvés de retourner à leur pays, il était leur porte-parole. Fanon aussi est un psychiatre qui est devenu un militant pour la cause algérienne (1954-1962), et celui-ci aussi utilise sa plume afin de défendre les colonisés et condamne en même temps le colonisateur à travers ses écritures dont Les damnés de la terre. En sus du film qui prend le même titre du roman de Kanafani qui est en réalité une sorte de lutte aussi pour expliquer au monde la situation palestinienne.
Certes, il est recommandé de définir certains termes avant d’entamer cette recherche :
La violence : Selon Larousse « la violence est un caractère de ce qui se manifeste, se produit ou produit ses effets avec une force intense, brutale et souvent destructrice. Ou ensemble des actes caractérisés par des abus de la force physique, des utilisations d'armes, des relations d'une extrême agressivité. »
Incontestablement, les colons ont inventé plusieurs termes afin de coloniser certains pays sous prétexte de les civiliser, tels que : protectorat, mandat et colonisation de peuplement. En général, dans les pays colonisés par ce dernier terme, ils ne se libèrent que par la violence comme l’Algérie et l’Angola. Et aussi Palestine faisant partie de ce genre de colonisation.  
La colonisation de peuplement : est un processus basé sur trois piliers : l’invasion est une composition, une structure, une série de manœuvre et d’évènements sans arrêts dont l’envahisseur est là pour rester, c'est-à-dire, le colon n’a pas l’intention de repartir, au contraire son but est de se transcender, de dépasser et de s’élever au-dessus de tous. L’occupant se sers de tous les moyens pour réaliser son projet afin de rester, de décimer le colonisé, d’exploiter ses richesses et d’inventer une nouvelle histoire, de créer des mythes et d’effacer le passer en vue de le remplacer par de nouvelles anecdotes et de nouvelles fables. Le colon cherche le moment fatidique afin de devenir le nouveau maître, sa virulence se cache derrière un masque d’être quelqu’un qui cherche la paix. (Zertal 2013)

Kanafani et sa nouvelle Retour à Haïfa

Ghassan Kanafani (1936-1972) est un écrivain qui a brandi sa plume comme une arme afin de défendre sa cause, celle de son pays, la Palestine. Il a été assassiné par le Mossad israélien pour ses écrits. Il était le porte-parole du mouvement palestinien de tendance extrême gauche Le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), cette mouvance ayant sa devise :
« La violence révolutionnaire est le seul chemin pour libérer la Palestine. »
La nouvelle Retour à Haïfa raconte l’histoire d’un couple palestinien (Saïd et Safia) qui regagne son pays la Palestine colonisée après deux défaites de 1948 et de 1967. Le lendemain de cette dernière, c’est le moment pour le couple de retourner à leur ville natale pour récupérer l’enfant oublié pendant sa fuite précipitée vingt ans auparavant. À l’arrivée du couple à la maison abandonnée, une famille juive l’occupe, elle a adopté aussi l’enfant oublié Khaldoun qui a pris son nouveau patronyme Dov et qui sert dans l’armée israélienne. La rencontre déchirante entre les parents et leur fils tourne très mal, par conséquent, le père décide de prendre son sort en main par la violence.

Le film : Retour à Haïfa

Le réalisateur irakien Kassem Hawal raconte l’histoire de l’exécution de ce film, il dit : 
« J’avais 50000 dollars comme un budget reçu de FPLP, bien que le film ait besoin d’un budget d’un million de dollars. Alors, j’ai demandé à une actrice célèbre allemande Christina Shourn de faire partie de ce film en insistant qu’elle va travailler sans salaire, elle a alors demandé de lire le scénario, après quoi, elle a accepté le rôle. J’ai reçu 50000 dollars de plus comme un don par les Amoureux de la Palestine et j’ai fais le film à l’aide des habitants de deux camps libanais pour les réfugiés palestiniens : Nahr el-Bared et El-Bedaoui. 3000 réfugiés palestiniens ont participé au film pour exécuter la scène de fuite des palestiniens de leur patrie en 1948, cependant, le gros problème était que nous avions besoin des soldats libanais afin de porter l’uniforme de l’armée israélienne, ils ont accepté après un long refus d’être déguisés en soldats hébreux. J’avais besoin aussi des bateaux que je les ai reçus de la part des pêcheurs libanais qui ont sacrifié une journée sans travail pour le film, et aussi le président libanais Soleimane Frangié nous a autorisé de transformer le port de Tripoli (au nord du Liban) pour se ressembler au port de Haïfa, finalement on a réussi à faire le film avec des acteurs libanais et syriens, le film finalement est sorti dans les salles en 1982. » (Bouder 2018)

Le film a eu un succès, il a été diffusé aussi à plusieurs reprises en Europe en particulier en Angleterre et en France. Sans oublier son succès dans les pays arabes et pour cette raison, la télévision syrienne a produit en 2004 une série de 25 épisodes qui porte le titre de nouvelle Retour à Haïfa et aussi fidèle au texte.

Fanon et Les damnés de la terre

Frantz Fanon (1925-1961), est un psychiatre martinais qui découvre la souffrance des colonisés algériens pendant son travail à l’hôpital de Blida, 50 km à l’ouest d’Alger, durant la Révolution algérienne (1954-1962). Il s’occupait des moudjahidines après leurs tortures, il déserte son travail et en 1958 se rejoint en Tunisie au journal el- Moudjahid, le porte-parole du Front de libération national, après quoi, en 1960, il se fait dénommer comme ambassadeur du gouvernement provisoire algérien au Ghana, en Afrique subsaharienne. Il échappe à plusieurs attentats préparés par les français au Maroc et en Italie. Hélas, il atteint la leucémie, un cancer de sang, quelques temps après, en 1961, il mort à Washington D.C et écrit son souhait d’être enterré en Algérie. Fanon est né martinais, cependant, il est mort algérien en changeant son vrai patronyme contre Ibrahim Omar Fanon. En 1965, son souhait a été exécuté par Chadli Bendjedid, sa dépouille sera transférée et inhumée au cimetière des martyrs près de la frontière tuniso-algérienne.
Son ouvrage Les damnés de la terre a été publié en 1961, un peu de temps avant
sa mort, il a été préfacé par le philosophe français Jean-Paul Sartre, une relation extravagante a été nouée entre les deux hommes pendant une rencontre entre les deux hommes en Italie, une retrouvaille qui a duré trois jours pendant laquelle Sartre était toute ouïe, il écoutait Fanon. Et lorsque Sartre écrira la préface d’essai Les damnés de la terre, il justifie la violence, en plus il ajoute sa vision envers les colonisations. A la sortie de son ouvrage, il a été immédiatement interdit, néanmoins, il s’est rapidement propagé parmi les révolutionnaires dans le monde entier, il devient le manifeste pour celui qui veut analyser, comprendre et lutter contre le colonialisme. Sa vision gauchiste attitre les socialistes et les communistes dont Kanafani qui prêche la même idée. 
Fanon écrit : « … Les fameux échelons qui définissent une société organisée,
ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris  
bien sûr, la violence. » (Fanon 1997, 46)

La violence est-elle la seule voie pour s’émanciper ?

Pour répondre à cette question, il est primordial d’analyser la colonisation de peuplement, selon la définition ci-dessus, le colon veut être le nouveau maître du pays, il a d’ailleurs planifié son plan de liquider et éradiquer le colonisé afin de créer une nouvelle nation celle de nouveau maître. En conséquence, la corrélation entre les deux se base sur être ou ne pas être, il faut qu’un remplace l’autre, dans cette vision, la force est la seule voie à suivre.
Dans cet angle Fanon écrit : « La décolonisation ne passe jamais inaperçue,
car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme
des spectateurs écrasés d’in-essentialité en acteurs privilégiés, saisis de
façons quasi grandiose par le faisceau de l’histoire. Elle introduit dans l’être
un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage,
une nouvelle humanité. La décolonisation est véritablement la création
d’hommes nouveaux.» (Fanon 1997, 40)
En revanche, selon Saïd, le protagoniste de la nouvelle Retour à Haïfa, il refuse d’accorder à son fils cadet Khalid l’autorisation de se rejoindre aux fédayins, pour lui, il a assez donné après la perte de son fils aîné Khaldoun (qui est devenu Dov). Cependant, après avoir rencontré son fils, qui est un soldat de l’armée israélienne, Saïd change d’avis et s’adresse à Dov:
« Vous pouvez rester chez nous provisoirement ; mais seule une guerre pourra régler le problème. » (Kanafani 1997, 126)

Pour Saïd, la violence est la seule solution pour décoloniser le pays et retourner à sa patrie, une phrase est suffisante pour montrer que Saïd ne croit plus à une autre alternative pour la libération de son pays. Après leur sortie, Saïd et sa femme Safia, de chez eux, de chez les nouveaux maîtres de leur maison. Saïd avoue à Safia pendant leur retour à leur exil : « Je souhaite que Khalid soit parti…pendant notre absence. » (Kanafani 1997, 126)
Cette phrase résume la pensée de Saïd, une vision qui insiste sur le point que la force, voire la violence est la seule solution pour que le pays soit libéré. Il a perdu son fils aîné dans une situation tragique, cependant, il accepte pour une deuxième fois de sacrifier son deuxième fils afin de sortir de sa honte d’être un réfugié, voire un colonisé. D’ailleurs, un réfugié ne perd rien, car il a déjà perdu sa dignité, sa patrie, son passé, son identité, ses souvenirs en devenant réfugié, alors, il ne possède que sa vie pour la sacrifier à l’autel de la liberté. C’est le cœur de la pensée de Kanafani, celui qui insiste dans ses écritures sur l’utilité de la violence, voire la force pour se décoloniser, et pour cette raison, il aurait été assassiné, car le colonisateur possède un plan d’éliminer toute pensée corrélée à la libération de colonisé. Pour Kanafani, être libre signifie un changement radical, un nouveau-né voyant le jour pendant et après la décolonisation, car ce colonisé se libère de sa honte et entreprend à construire à nouveau son identité avec son passé qui aurait perdu. 
Cet angle de Kanafani est totalement une mise en abyme avec l’écriture de Fanon, car la décolonisation est un acte lucide afin que le colonisé reprenne sa liberté, ce geste crée un être nouveau et libre qui tient son sort entre ses mains. Fanon écrit :
« La décolonisation ne passe jamais inaperçue, car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’in-essentialité en acteurs privilégiés, saisis de façons quasi grandioses par le faisceau de l’histoire. Elle introduit dans l’être un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité. La décolonisation est véritablement la création d’hommes nouveaux. » (Fanon 2002, 40)

D’ailleurs, la seule voie afin d’être émancipé et libre c’est la violence, et pour former une société, un État, un pays, la violence est le seul chemin. Fanon continue :
 « … Les fameux échelons qui définissent une société organisée, ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris bien sûr, la violence. » (Fanon 2002, 46)

 Puis, il ajoute :
 « Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence,…, il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue.» (Fanon 2002, 46)

Fanon et Kanafani sont-ils de même école pour qu’ils prêchent la violence ?

Pour répondre à cette question, il est important d’expliquer la situation internationale après la Seconde Guerre mondiale où le monde est divisé en deux à cause de la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest, entre l’Union soviétique et les États-Unis, entre le socialisme, voire le communisme et le capitalisme. En effet, l’URSS soutien les pays colonisés dans leur voie de se libérer et pour cette raison, les révolutionnaires ont reçu le soutien de Moscou avec son idéologie basée sur le marxisme-léninisme.
D’ailleurs, Saïd, le protagoniste de Retour à Haïfa, est la voie d’un courant palestinien actif pendant les années 1960-70, cette génération d’extrême gauche pense que la violence armée est le seul chemin afin de libérer la Palestine. Des mouvements révolutionnaires palestiniens commencent leurs activités militaires depuis 1956, c’est deux ans après le déclenchement de la Révolution algérienne. Certes, les leaders palestiniens de cette époque dont Salah Khalaf alias Abou Iyad qui insiste dans son livre Un palestinien sans identité que la Révolution algérienne, qui a pris la violence comme seul outil de libération, est un exemple à suivre. À cette date, la résistance palestinienne débute et exécute des opérations militaires contre la colonisation israélienne. En outre, Fanon est devenu un auteur incontournable pour les gauchistes afin d’intégrer les rangs des fédayins palestiniens. Fanon écrit :
« Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. Disloquer le monde colonial ne signifie pas qu’après l’abolition des frontières on aménagera des voies de passage entre les deux zones. Détruire le monde colonial c’est ni plus ni moins abolir une zone, l’enfouir au plus profond du sol ou l’expulser du territoire. » (Fanon 2002, 46)

Alors, Fanon et Kanafani, tous deux, sont d’une même école avec un parcours différent. Ils utilisent leur plume pour propager leurs idées et leurs pensées, ils ont des écrivains engagés qui luttent pour une cause noble et humaine digne de sacrifier leur vie, car dans ce chemin plein d’obstacles, les militants ont besoin d’un guide, d’un manifeste qui les oriente vers la liberté. Kanafani et Fanon arrivent à un point commun que la violence est la seule alternative pour s’émanciper et ils restent fidèles à leurs idées jusqu’à leur mort, car pour créer à nouveau la nouvelle identité (culturelle, langue et éthique) il fau sacrifier, comme les algériens qui ont perdu plus d’un million personne pour avoir leur liberté, c'est-à-dire, selon eux, le colon ne comprend que la langue de la violence.    

Le film est-il fidèle à la nouvelle ?


En général, les films qui racontent l’histoire d’un peuple en voie de libération ou un roman qui représente une résistance restent fidèle au texte, et l’image aussi demeure au service d’une cause. C’est exactement le film Retour à Haïfa a fait, d’ailleurs, dès le titre, le film essaie d’être fidèle au texte et le réalisateur Kassem Hawal dit :
« Il est important de préserver le titre d’un roman célèbre, car il est déjà connu par les lecteurs. » (Bouder 2018)

La participation des vrais réfugiés palestiniens donne à la première scène de la fuite de la Palestine une image authentique à la réalité. Malgré le budget médiocre, avec la volonté de réalisateur et l’aide reçu des amoureux de la Palestine, le film a réussi de passer le message voulu de Kanafani qu’il reste toujours un espoir de retourner au pays, en particulier avec la dernière scène où l’image s’arrête sur le visage de Khalid le fils cadet de Saïd qui s’entraine avec les fédayins.
Conclusion
En somme, Kanafani a perdu sa vie pour sa cause, comme beaucoup d’intellectuels palestiniens qui ne savent même pas utiliser une arme, néanmoins leur force est leur plume qui fait trembler le colonisateur qui a peur de tout ce qui enracine l’histoire et la mémoire du colonisé.  Fanon aussi qui est le maître de la lutte contre les colonisés, avec son livre Les damnés de la terre et son parcours au cœur des moudjahidines algériens est devenu immortel.
  Très souvent un mot est plus fort qu’une arme, sa force de frappe ébranle les consciences. Cependant, la violence reste pour beaucoup une voie absolue afin de réaliser leur rêve, de récupérer leur identité et de préserver leur culture, et surtout de retourner à leur patrie. En sus de la nouvelle technologie, le cinéma, l’image joue un rôle primordial pour s’avérer et faire éloge aux révolutionnaires et leur acte contre la colonisation. Le film Retour à Haïfa reste un kilométrage incontournable dans l’histoire de la lutte palestinienne pour leur liberté.    
La vie continue pour certains, s’arrête pour d'autres, néanmoins, le rêve de retourner à Haïfa reste immortel par la voie déclarée de Fanon et Kanafani !        A.M

Bibliographie

Livre 
Fanon, Frantz. 2002. Les damnés de la terre. Paris : La Découverte & Syros.
Kanafani, Ghassan. 1997. Retour à Haïfa et autres nouvelles, Trad. Jocelyne &
             Abdellatif Laâbi. France, (Arles) : Édit. Sindbad.
Roy, Raoul. 1977. Marxisme : mépris des peuples colonisés ? Montréal : Editions du
             Franc-Canada.
Zertal, Idith. 2013. Les seigneurs de la terre : histoire de la colonisation israélienne
              des Territoires occupés. Paris : Éditions du Seuil.

Site Web
Bouder, Ahmed. 2018. « Kassem Hawal raconte au magazine el-Hadaf les coulisses de la production du film Retour à Haïfa » En Ligne :   https://ghassan.hadfnews.ps/post/52/ (Page consultée le 9 mars 2019)
Oussam, Mehdi. 2008. « La diffusion du film Retour à Haïfa réalisé par l’irakien Kassem Hawal. » En ligne : https://elaph.com/Web/Cinema/2008/4/324738.html#.XIJ0GDazHuo.email
(Page consultée le 9 mars 2019)